Nicaragua, début avril 2006

Le Nicaragua… comme un joli secret passant de bouche à oreille entre les voyageurs. Nous nous en faisions une fête. Mais je ne sais quel shamman courroucé s’est acharné sur nous... mauvaises rencontres, nuits agitées, ce sera la bête noire de cette partie du voyage. Dommage, le pays mérite sans doute bien mieux que ça…

Arrivés à la frontière après quelques centaines de kilomètres de route et de paperasses, nous nous apprêtons à passer la nuit sur le parking de la douane. Un gamin se colle à la vitre, nous mendie de la nourriture, et en remerciement, revient avec un pseudo officiel qui cherche à nous intimider et nous refuse le droit de dormir là, sans doute à l’affût de quelque billet vert. Fatigués de parlementer, nous reprenons la route. Il est 22h, seuls les routiers se risquent encore à cette heure sur la piste truffée de nids de poule. Pas très fiers de notre entrée dans ce nouveau pays, nous trouvons asile dans la première station service. Pour la première fois du voyage, il nous faut payer pour être bercé par le doux ronron des diesels… bienvenue au Nicaragua.

Dans le nord du pays, nous traversons des régions d’une extrême pauvreté. Les enfants qui mendient, la route poussiéreuse, jonchée de sacs plastiques, tout ça a un petit air d’Afrique. Les regards sont durs, presque hostiles. Nous mettons ça sur le compte de l’Histoire contemporaine, les Américains ayant soutenu ici des dictateurs plus pourris les uns que les autres. Mais c’est peut-être tout simplement une réaction naturelle face à notre objet roulant non identifié, qui sent le gringo à plein nez…

Légèrement hagards au petit matin, après 4 jours de voyage, nous n’avons qu’une idée en tête… descansar. Plutôt que l’animation de Léon, petite ville coloniale, nous choisissons la quiétude du lago Xiloa. Le bord du lac est un peu aménagé, il faut donc payer l’entrée, mais au moins, c’est calme et sécurisé… jusqu’à 6 h du mat. Car le lendemain, surprise, des bus et des bus dégorgent des familles entières, leurs glacières et leurs chaises en plastique… c’est jour de baptême. Je cherche en vain du regard les petits angelots endimanchés. Mais c’est une cérémonie adventiste, les candidatos sont des adultes, qui se font totalement immerger par des pasteurs, en costard cravate, de l’eau jusqu’à la taille. Surprenant.  pasteurs

Nous reprenons donc la route, direction Granada, mais sur le chemin, la petite ville de Masaya nous paraît sympathique. Une large rue un peu à l’écart, l’accord des propriétaires pour stationner le long du trottoir, tout s’annonce bien… mais Harvé commence à exciter sérieusement la curiosité, et toute la nuit, les passants vérifient la solidité de la carrosserie, nous mettant sur le qui-vive. Vers 5 h du mat, la goutte de rhum qui fait déborder le verre, trois clodos refont bruyamment le monde devant la carte d’Amérique latine que nous avons dessinée à l’arrière…

volcan masaya Sur la route pour Granada, petit détour au Lago de Apoyo. Situé au fond d’un cratère, le lac est magnifique, mais son accès bien gardé par de nombreuses propriétés privées. Nous parvenons quand même à nous frayer un chemin jusqu’à l’eau, malgré l’embarrassant tour de taille d’Harvé, pour un bain régénérateur. Quelques kilomètres plus loin, petit arrêt encore pour approcher de plus près le volcan Masaya, mais seul Charles s’enthousiasme à l’idée d’escalader le cratère, le reste de la troupe traîne un peu la patte…

Nous repartons pour Granada. Chance (?), de nouveau un parc aménagé au bord du lac. C’est dimanche, l’occasion d’un bon bain de foule « en famille », les Nicaraguayens arrivent de tous les coins du pays pour le pique-nique dominical. Inès peu disposée pour la sieste, nous barbotons donc parmi eux, visages pâles isolés… pour ne pas attirer encore plus les regards, je me plie à la coutume pour la première fois et me baigne toute habillée. Parce qu’ici (et ce depuis le Guatemala), on montre généreusement ses formes… mais on ne saurait dévoiler sa peau ! 
Peu à peu le parc se vide, et nous constatons un peu écoeurés que le bord du lac n’est plus qu’une immense poubelle (comme l’eau du lac lui-même à cet endroit d’ailleurs, nous l’apprendrons un peu tard... les défenses immunitaires d’Inès sont donc excellentes !). Cette nuit-là, ce sont des hennissements qui nous glacent, des chevaux surexcités tournent autour du camping car. Granada est cependant une ville bien agréable, nous traînons notre fatigue sur les bancs de la place centrale, face aux belles façades coloniales. granada
carlos De petits vendeurs de tout et n’importe quoi nous tournent autour, c’est d’abord gentil, amical, mais ça finit par devenir pesant. Carlos, lui, ne demande rien, il joue avec Inès, nous fait du charme. Un peu envahissant quand même, il se pend à mon cou en miaulant « maman ». Romain voit rouge ! Alors, nous partageons un verre et continuons la promenade. Plus tard, un Français installé là nous apprendra qu’il s’agit d’enfants livrés à eux-mêmes, qui n’ont que l’ombre d’une famille… nous regrettons de ne pas avoir été plus patients. Nouvelle nuit au bord du lac, près d’un resto cette fois (pour éloigner les chevaux !)… et une odeur insupportable nous tire du lit vers 2h du mat… ils ont ouvert la fosse sceptique, juste sous notre nez, au secours !!!!


Pas encore tout à faits désespérés, nous partons pour San Juan del Sur et surtout la Bahia Majagual, que des voyageurs québécois nous ont chaudement recommandée. Les 2 h de route se transforment vite en 5h assez cauchemardesques : nous ratons la bifurcation pour Majagual et poursuivons sur une piste chaotique, parsemée de frêles ponts de bois qui gémissent sous notre passage… puis, à notre grande déception, Harvé s’essouffle dans une montée un peu raide et fait un refus d’obstacle. On met toutes les chances de notre côté, on laisse refroidir le moteur, on lâche du lest (Romain et moi poursuivons à pied !), mais rien n’y fait… finalement, c’est tracté par des paysans du coin que nous venons à bout de la côte !  plage majagual
soleil couchant Il fait nuit noire quand nous arrivons au camping, l’accueil est décevant et le dueño acariâtre, mais on s’en fout, c’est la terre promise.
Nous ne sommes pas déçus, la plage est digne des plus belles côtes bretonnes, le coucher du soleil indescriptible… ravis d’avoir trouvé un tel cadre pour nous poser enfin, nous prenons une demi-journée pour nous installer, tout déballer et chasser la poussière accumulée sur les pistes.
Et quand enfin, nous nous jetons dans les hamacs, nous apprenons tout à fait par hasard que le camping ferme le lendemain pour accueillir un mariage de 150 personnes, musiciens et disco compris. Nooooonnnn !

Nous sommes tous éreintés et l’ambiance se détériore sérieusement, il faut déjà repartir, la déroute est totale… mais nous n’avons pas encore touché le fond ! Après une nuit à San Juan del Sur (là, ce sont des footeux imberbes qui nous poussent à nous éloigner de quelques dizaines de mètres à 3h du mat !), Harvé s’enroue de façon inquiétante.
Nous sommes le vendredi 7 avril, veille de la Semana santa (LA semaine fériée pour tous), et mes parents nous attendent dans une semaine au Costa Rica. Pas de panique, on trouve un mécano, qui après 3 h dans le moteur… nous conseille d’aller voir un confrère. Honnête, il avoue ne pas avoir réglé le problème, et nous dit de faire appel à notre conscience pour le paiement !

Direction Rivas, la « grande ville » du coin, mais personne pour nous aider, tout le monde s’en fout, ils ne connaissent pas le moteur, il faudrait aller au Costa Rica… excédée, je pousse Charles à accélérer notre départ (le Costa Rica n’est qu’à une trentaine de kilomètres). 
Mais peu à peu, la vitesse moyenne passe de 40 à 15 km/h. Charles s’assombrit à vue d’œil tandis qu’on longe le lac Nicaragua, l’île d’Ométépé et ses deux volcans. Faute de ne pas avoir pu leur rendre la visite qui s’imposait, je suis ravie d’avoir tout mon temps pour les observer et faire quelques clichés sans même avoir à descendre du camping car !
ometepe
Nous sommes pris d’un rire nerveux quand un troupeau de vaches grandit dans le rétro… et nous double nonchalamment. Pas de très bon augure, forcément, nous tombons en rade à 5 kilomètres de la frontière.
vaches En plein cagnard, les deux petits sur les bras, il faut trouver une solution, vite. Après plusieurs heures de galère (ni la police ni les pompiers ne lèvent le petit doigt pour nous aider à trouver une dépanneuse), un Nicaraguayen nous aide à trouver un camion pour nous tracter jusqu’à la frontière (pas question de faire demi-tour !). Je le remercie chaleureusement d’un Coca frais, mais il me rappelle discrètement que le geste "gratuit" n’existe pas au Nicaragua.


L’épilogue ? La shcoumoune ne nous a pas complètement abandonnés la frontière passée, puisqu’un malheureux accrochage a complètement paralysé la frontière costaricienne (mais que fait la police ???). Après des heures et des heures d’attente, nous avons enfin pu faire les 75 km qui nous séparaient de Liberia, tractés cette fois par une vraie dépanneuse. Le cauchemar a pris fin dans l’arrière-cour d’un mécano en or, qui, comble d’ironie… était Nicaraguayen !!!


harve